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Ils sont dix, tous bénévoles. Ils s’appellent
Adel, Athmane, Zohira, Nawel, Kahina, Dalila,
Rédha, Mohamed, Moncef et Saïd.
Ils sont médecin, psychologue, éducateur,
commerçant,enseignant ou étudiant. Ils sont
venus de différentes régions du pays. Ils ont
sillonné les plages des côtes est et ouest de
Béjaïa du 7 au 15 août. Leur mission : faire la
guerre au sida.
ls sont sur la plage, mais ils ne sont pas en
vacances. Même si la canicule les pousse
inévitablement à faire trempette de temps à
autre. Lorsqu’ils peuvent enfin se payer un
petit répit. Ce qui leur arrive rarement. C’est
qu’ils sont en campagne, autant dire en guerre,
contre un redoutable ennemi : le sida.
Ils sont tous adhérents de l’association Algérie
Aids. Mais Zohira et Nawel se distinguent de
leurs coéquipiers : respectivement présidente et
vice-présidente de l’association El-Hayat ;
elles vivent toutes les deux avec le VIH (virus
de l’immunodéficience humaine). Dit plus
crûment, elles sont atteintes du sida. Adel
Zeddam, psychologue, est le responsable de la
mission, en sa qualité de président de
l’association Algérie Aids, une organisation non
gouvernementale. “Nous nous sommes rendus compte
que la période estivale constituait un temps
mort, une sorte de saison blanche, dans le
travail d’information et de sensibilisation que
nous faisons. Le danger "sida" est trop grand
pour qu’on se contente de simples conférences
dans les établissements à caractère éducatif,
durant la seule année scolaire”, dit-il. D’où
leur présence ici, dans ce lieu de villégiature
par excellence, qu’ils ont choisi, quant à eux,
en fins stratèges, comme un idéal “terrain des
opérations” pour se battre contre “le mal du
siècle”. Mais pourquoi ladite association
a-t-elle jeté son dévolu, cette année, sur la
ville des Hammadites ? “Béjaïa est une grande
destination en été.” Adel a raison. Les routes
bougiotes connaissent ces jours-ci une affluence
record. Les véhicules qui les sillonnent sont
immatriculés quasiment dans toutes les wilayas
du pays. Autre indice : au jeudi 11 août, pas
moins de 27 000 émigrés ont transité par
l’aéroport Soummam Abane Ramdane, arrivées et
départs confondus, selon un bilan diffusé sur
les ondes de radio Soumam.
Pour Algérie Aids, le travail de sensibilisation
remonte à 1996. Sauf que jusqu’à 2000, il ne
touchait que les populations scolaires et
universitaires. Ces séropositifs qui s’ignorent,
combien sont-ils ?
Depuis cinq ans, pas de relâche, la campagne est
permanente. C’est la guerre à plein temps contre
le sida.
La communication de proximité est l’arme
essentielle de ces bénévoles. Ils en usent sur
leurs lieux de travail, dans leurs quartiers et
partout ailleurs. Souvent avec succès.
Et aussi des surprises. De mauvaises surprises.
À Tamanrasset, il y a quelques mois, lors d’une
campagne conjointe des deux associations, une
adhérente d’El-Hayat s’est rendue seule dans une
maison close et a réussi à convaincre 27 femmes
à faire un dépistage. C’est un succès. Mais il y
a le revers de la médaille : sur les 27 femmes
dépistées, 9 se sont révélées atteintes du
méchant virus. Cela fait un tiers ! C’est
énorme. Et lorsqu’on sait qu’une des 9 avait
chaque jour 5 à 6 rapports sexuels non protégés,
on devine l’étendue de la catastrophe. Et l’on
ne peut que s’interroger sur le nombre de
séropositifs qui s’ignorent.
Ce mardi 9 août, Béjaïa suffoque. Pas moins de
six feux de forêt se sont déclarés sur le
territoire de la wilaya. La longue plage de Souk
El Tenine est bondée. Plutôt de parasols, de
chaises longues, de guitares et de serviettes.
Les estivants, eux, sont tous dans l’eau. Ils
n’en sortent, pour un retour éclair sur le sable
brûlant, que pour une gorgée d’eau ou une
cigarette.
Quelquefois, pour s’assurer que le bébé dort
bien à l’ombre. Ce n’est pas facile, dans ces
conditions, de distribuer des préservatifs ou
des dépliants. Quant à engager des discussions
autour des modes de transmissions du VIH ou des
moyens de se prémunir contre la maladie, il vaut
mieux ne pas y penser.
Du moins pour l’instant.
À 14 heures, Adel et son groupe chôment. Ou
presque. Assis autour de leur table dressée à
l’entrée de la plage, près de leur véhicule et
chargée d’affiches et de prospectus, ils
attendent de repérer une personne ou un groupe
de jeunes, bravant la chaleur et l’air chargé
d’humidité. En vain. Ils sont pourtant visibles
de loin et facilement repérables grâce à leur
fourgon qui porte une affiche géante et à leurs
casquettes et tee-shirts d’un blanc immaculé,
frappés du logo rouge écarlate de l’association
et de son slogan “Pour une vie sans sida”. Des
jeunes affluent encore à la plage, certes, mais
ils sont si pressés de plonger que c’est en
courant presque qu’ils vont à l’eau. Il est rare
que l’un d’entre eux, poussé par la curiosité,
résiste au harcèlement de la chaleur et de
l’humidité et daigne s’approcher de la table
d’Algérie Aids. Juste le temps de saisir les
documents et les préservatifs qu’on lui tend et,
sans même y jeter un coup d’œil ni poser la
moindre question, il s’en va pour une baignade
réparatrice. “Heureusement qu’on a bien
travaillé durant la matinée”, lance Moncef,
enseignant. “Nous devrions reprendre ce
soir...”, rétorque Saïd, un étudiant de Tizi
Ouzou. L’anxiété se lit sur les visages. C’est
la crainte de ne pas atteindre l’objectif de 10
000 personnes à toucher au 15 août dernier. Cela
fait plus de 1 000 personnes par jour et, à ce
rythme, un ratage n’est pas à exclure.
Qu’à cela ne tienne, Adel va vite trouver la
parade à ce contretemps : il met à profit la
présence d’un journaliste, toujours bonne à
prendre lorsqu’on mène un travail d’information
et de sensibilisation, pour faire connaître Aids
Algérie, ses activités, ses ambitions, ses
contraintes et surtout les progrès réalisés
depuis la première campagne estivale, en 2001 à
Boumerdès. Depuis, il y eut celles de Tlemcen
(2002), de Aïn Témouchent (2003) et d’Oran,
l’année dernière. “Beaucoup de choses ont
changé”, estime le président de l’association,
qui a été de toutes les campagnes. “Avec les
jeunes, il y a du répondant”, dit-il. “Ce matin,
sur l’autre plage de Souk El Tenine, certains
d’entre eux se sont portés volontaires pour la
distribution de préservatifs”, raconte-t-il.
Mais, il reconnaît qu’il reste beaucoup à faire.
“Souvent, les jeunes croient connaître le sida
et les modes de sa transmission d’une personne à
une autre, mais au bout d’une courte discussion,
on se rend compte qu’ils ignorent quelquefois
jusqu’aux éléments-clés de la maladie”,
explique-t-il. Il cite l’exemple de ces nombreux
jeunes qui pensent qu’on peut contracter le
virus par une simple poignée de main avec une
personne atteinte. “Certains ont de la peine à
nous croire lorsque nous leur disons que cela
est faux, et il m’est arrivé de prendre le bras
nu de Zohira ou la main de Nawel pour les
convaincre”. Les raisons d’une telle
méconnaissance de la maladie, M. Zeddam les
explique d’un trait : “Les contraintes
socioculturelles influent beaucoup sur le désir
de savoir chez les gens.”
Le dépistage, ce “maillon faible”, ces
contraintes, ce sont autant d’entraves à la
lutte contre la propagation du virus, notamment
à cause du “manque d’empressement des gens à se
faire dépister”. La petite expérience de
Tamanrasset, presque fortuite, montre que les
séropositifs sont sûrement plus nombreux que
ceux recensés jusqu’ici.
Voilà pourquoi Adel estime que la pratique du
dépistage reste pour le moment “le maillon
faible” de la lutte contre le sida en Algérie.
D’où son souhait de doter Algérie Aids de
centres de dépistage, un souhait partagé par
Zohira de l’association El-Hayat, mais qui
risque de ne pas être exaucé de sitôt. “L’idéal
serait que ces centres appartiennent aux deux
associations, mais le ministère de la Santé ne
nous aide pas, c’est nous qui l’aidons… et vous
pouvez l’écrire”, dit Adel. “Écrivez aussi que
nous utilisons nos relations pour avoir des
préservatifs. Et qu’il n’ y pas de chapitre
spécialement consacré aux préservatifs dans le
plan de lutte contre le sida du ministère. Et
que les préservatifs sont souvent détournés du
quota réservé en principe à la planification
familiale”, ajoute-t-il.
La journée tire à sa fin. Désormais, presque
plus personne n’arrive à la plage. C’est plutôt
l’heure des départs. Mais pas pour les bénévoles
d’Algérie Aids et d’El-Hayat. Ils seront les
derniers à s’en aller. À l’hôtel Les Hammadites,
où ils ont élu domicile pour la circonstance,
ils aborderont, préservatifs, dépliants et
prospectus en main, des dizaines de personnes,
prêts à répondre à toutes leurs questions et à
démystifier tant de préjugés.
Mercredi 10 août, les dix militants
“éradicateurs” du VIH sont à Tichy, une petite
cité balnéaire à l’est de la ville de Béjaïa. Il
n’est pas aisé de les rejoindre à partir de
cette dernière. Tout au long de la côte est, la
circulation est très dense. À hauteur du village
touristique Capritour, et jusqu’au centre de
Tichy, elle devient quasiment impossible. Trois
files de voitures se disputent l’espace d’une
seule voie. Pour ceux qui vont plus loin à
l’est, une autre épreuve les attend à l’entrée
d’Aokas. Il y a là, chaque jour, un
embouteillage inextricable, précisément à
l’endroit où il y eut un éboulement l’hiver
dernier, là où les gens s’entassent dans une
queue interminable à l’entrée de “La grotte
merveilleuse”, objet de leur curiosité. On se
rappelle que cet éboulement s’était traduit par
la fermeture pure et simple de la route pendant
plusieurs jours. Suite à quoi, les services
d’entretien des routes avaient dû rétrécir la
chaussée. “Une solution à la hâte”, disent
certains. “Une solution de facilité”, estiment
d’autres.
Sur la plage… et en ville aussi
Il fait légèrement moins chaud que la veille
mais l’air est toujours aussi humide. “Les
incendies de forêts ont été maîtrisés pour
certains, ou en voie de l’être pour les autres”,
annonce Radio Soumam. La nouvelle est plutôt
bonne. Mais l’équipe d’Algérie Aids semble avoir
retenu la leçon de Souk El Tenine.
À Tichy, la campagne ne se déroulera pas
seulement sur la plage. Elle sera menée en ville
aussi. Et elle ne ciblera pas exclusivement les
estivants et les vacanciers. Elle concernera
également le personnel de la polyclinique
locale, de la police et les autorités locales.
Il est 13 heures. Athmane et Réda ont déjà
placardé des dizaines d’affiches sur les murs de
la ville. Ils en ont distribué autant aux
commerçants, notamment aux pharmaciens. Sur la
plage, leurs coéquipiers sont loin de l’angoisse
qui les tenaillait la veille. Mohamed, un
étudiant de Tlemcen, et Zohira sont les seuls à
s’asseoir à leur table, dressée comme d’habitude
à l’entrée de la plage. Adel, le chef de la
mission, est absent. Un petit bobo d’estomac l’a
contraint à faire relâche pour se rendre à
Béjaïa pour une consultation. Mais le groupe ne
chôme pas pour autant. Saïd, Nawel, Kahina,
Dalila et Moncef, armés de paquets de
prospectus, ratissent la plage, allant de
parasol en parasol, abordant les familles, les
jeunes, les hommes et les femmes.
Saïd est en grande discussion avec quatre
adolescents imberbes. Lamine et Nabil ont 16
ans. Ils sont collégiens, respectivement à Alger
et à Béjaïa. Nassim, 17 ans, et Sofiane, 15 ans,
sont lycéen et collégien à Tichy. Tous les
quatre affirment savoir “des choses sur le
sida”. Saïd les met à l’épreuve. “Que savez-vous
sur cette maladie ?”, leur demande-t-il. “Elle
se transmet lors de rapports sexuels non
légitimes”, répond Lamine. “Il faut donc éviter
ce genre de rapports”, renchérit Sofiane. “Il
faut avoir une seule partenaire”, ajoute Nabil.
“Vous avez raison, mais vous devez savoir que
l’infidélité existe et que, quelquefois, la
fidélité est difficile, voire impossible”, leur
dit Saïd qui se lance alors dans un plaidoyer
pour l’utilisation du préservatif. Puis il leur
apprend, dépliant à l’appui, que la maladie se
transmet aussi par d’autres voies :
l’allaitement, la grossesse, les instruments
tranchants ou perçants souillés de sang et non
stérilisés, à l’exemple du rasoir, des ciseaux
ou de la seringue. “Rappelez-vous surtout que la
maladie se transmet par le sang, le sperme et
les secrétions vaginales”, résume Saïd. “Sachez
aussi que pour chacun de ces modes de
transmission, il y a un moyen de se protéger”,
dit-il encore. “Comment ?” demande Nabil. Saïd
ouvre de nouveau son dépliant et énumère les
précautions essentielles : “Restez fidèle à
votre partenaire, utilisez les préservatifs lors
des relations sexuelles, utilisez des
instruments tranchants ou perçants stérilisés ou
à usage unique.” Mais comment savoir si ces
jeunes adolescents, dont certains ne sont même
pas en âge de se raser la barbe, sont réellement
exposés aux risques du VIH ? Dans quelle mesure
la menace pèserait-t-elle sur eux ? Il faut les
interroger pour savoir. “Avez-vous déjà eu des
rapports sexuels ?” La question ne les gêne
nullement, et c’est en chœur qu’ils répondent :
“Oui !” Faut-il croire ce oui massif et spontané
? N’essaient-ils pas de paraître plutôt hommes
virils qu’adolescents inexpérimentés, voire sots
? Allez savoir !
Le manège de papa et maman
Saïd se lève et s’en va à la recherche d’autres
cibles à instruire. Nawel, la vice-présidente d’El-Hayat,
est déjà à l’œuvre, quant à elle. Elle a jeté
son dévolu sur une jeune fille. C’est ainsi, la
nature du sujet et les tabous qu’il charrie font
qu’il est préférable d’être une femme pour en
parler à une autre femme. La jeune fille
s’appelle Chahinez, elle vient de Biskra et elle
est très jolie. Très bronzée aussi. Elle a tout
juste 20 ans et elle vient de rater son bac.
Pour le moment, elle est seule sous son parasol.
Mais, la chaise longue et les deux serviettes
étalées à côtés d’elle indiquent qu’elle est
“accompagnée”, comme on dit. Nawel l’interroge
sur ses connaissances sur le sida. “C’est une
maladie contagieuse”, répond Chahinez. La
vice-présidente d’El-Hayat corrige : “Elle est
transmissible et non contagieuse.” Elle explique
: “Elle n’est pas contagieuse, puisque tu peux
nager dans les mêmes eaux avec une personne
atteinte, utiliser avec elle la même salle de
bains sans le moindre risque.” Chahinez admet
ses carences. “Je ne le savais pas”, dit-elle.
Un homme, la cinquantaine, sort de l’eau et
s’approche. “C’est papa”, dit la jeune fille. Le
papa nous salue et, ayant déjà saisi l’objet des
palabres grâce au tee-shirt de Nawel, s’en
retourne à sa baignade, rassuré. La maman, quant
à elle, ne tarde pas à sortir de l’eau, à son
tour. Elle s’installe sur la chaise longue et
fait celle qui n’est pas concernée. Le manège a
manifestement un sens : le papa, sentant que sa
présence serait un obstacle, s’est éloigné pour
ne pas gêner la sensibilisation de sa fille et
la maman, un peu méfiante tout de même, a
rappliqué pour veiller au grain. Pour faire en
sorte qu’on ne déborde pas du sujet. Il est vrai
que Chahinez est une belle jeune fille. Mohamed,
l’étudiant de Tlemcen, vient de quitter un
groupe d’estivants. “Les gens sont quelquefois
réfractaires, mais ils sont rarement hostiles à
notre action”, dit-il en réponse à une question
sur l’accueil qui leur est réservé par les
estivants. “Par contre, il est très difficile de
trouver des homosexuels, et on sait qu’il doit y
en avoir dans les parages”, regrette-t-il.
“C’est déjà assez difficile de parler du sida
avec les hétérosexuels…”, avait averti Adel. Il
est 16 heures et les dix bénévoles ont déjà
“fait le plein”. Ils se sont adressés quasiment
à tous les occupants de la plage. Du moins à
ceux qui étaient disposés à les écouter.
Virée chez les prostituées
Saïd, Nawel et Moncef s’éloignent un peu des
parasols et engagent une discussion à voix
basse. On devine qu’ils échafaudent un plan. Que
veulent-ils donc faire qui nécessite autant de
discrétion ? Ils ne tarderont pas à dévoiler
leur projet. “On prépare une virée dans un site
de prostitution”, révèle Moncef. Le site en
question, c’est un cabaret-hôtel. Appelons-le Le
Rebaca, même si son nom est tout autre. On peut
y accéder directement à partir de la plage. Au
bas de l’escalier qui y mène, et qui va jusqu’à
l’étage des chambres, une femme est là, comme
pour faire le guet. “Vas-y, Nawel, parle-lui”,
suggère Moncef. Nawel hésite. Elle passe devant
la femme sans lui adresser mot. Il va falloir
gagner l’intérieur du Rebaca en passant par la
réception. Et expliquer au réceptionniste
l’objet de la visite.
Lui dire surtout qu’il s’agit d’une simple
campagne d’explication que mène une organisation
non gouvernementale. Moncef s’en charge bien et
c’est sans grand encombre que lui et ses
camarades se retrouvent, quelques instants
après, sur la terrasse du Rebaca. Les clients
sont peu nombreux, à cette heure de la journée.
La grande affluence, c’est pour le soir.
Pour le moment, ils ne sont que trois ou quatre
à siroter une bière. Les femmes, elles, sont une
dizaine à jouer aux serveuses. Surprise : Nawel
est ses camarades n’ont pas besoin de les
aborder. Elles accourent spontanément et
s’installent autour des bénévoles. Sans en
demander la permission. Elles déclinent
facilement leurs prénoms. De faux prénoms,
peut-être : Radia, Karima, Houaria, Rania, Nawel,
Sonia, Sabrina. Elles viennent d’Oran, de
Biskra, de Tiaret, de Sidi Bel Abbès, de Blida,
de Souk Ahras et de Mascara. Sur l’épaule nue de
Radia, un tatouage de quatre lettres : “Riad”.
Un prénom d’homme, témoin d’un amour défait,
vestige d’un rêve qui n’est plus. Les fausses
serveuses ne sont pas très bavardes. Elles se
savent épiées par les videurs du cabaret. Moncef,
qui a décelé une “petite tension” chez le
personnel de l’établissement, me fait signe de
ranger mon calepin et mon stylo. C’est plus
rassurant pour tout le monde. Peu après, les
femmes se laissent aller. Sabrina raconte
quelques bribes de sa vie. Elle était mariée,
mais elle a divorcé. Pourquoi et comment
a-t-elle atterri ici ? “Allah Ghaleb”,
répond-elle. Saïd et Nawel sont en pleins
palabres avec Rania et Sonia. Peu à peu, Rania
se met à son langage habituel. La vulgarité du
propos irrite Saïd qui le lui fait savoir. Bon
gré mal gré, le trio d’Algérie Aids a pu
transmettre son message. Il semble avoir
convaincu ses cibles de l’importance du
dépistage. La séance s’achève par une
distribution de préservatifs. Les videurs
invitent les bénévoles et le journaliste à
débarrasser le plancher. Les femmes sont aux
anges. “Cela me fait presque le salaire du
mois”, dit Rania. On l’aura compris : ici, les
préservatifs sont aux frais du client.
“C’est nous qui aidons le ministère de la
Santé.” Nawel, Saïd et Moncef sont contents de
leur coup. C’est avec une fierté à peine
dissimulée qu’ils racontent leur aventure à
leurs camarades restés sur la plage. Il est 17
heures. Adel qui venait d’arriver de Béjaïa s’en
est remis de son bobo. Mais il devra revoir son
médecin à Alger. Pour l’heure, il partage la
joie de ses coéquipiers qui ont bien travaillé.
Athmane et Réda, eux aussi, sont revenus de la
ville de Tichy. Ils rendent compte de leur
campagne.
Les responsables locaux, qui ont remplacé les
élus relevés depuis peu, ont été “très sensibles
à notre action”, rapporte Athmane. Ils
reconnaissent que “la prostitution pose un
problème”, mais “ils refusent que la région soit
stigmatisée”. Adel se souvient qu’on lui avait
tenu les mêmes propos à Tamanrasset. “C’est que
le phénomène de la prostitution existe dans
toutes les régions du pays”, explique-t-il. “Au
commissariat de police aussi, on a trouvé la
même sensibilité à notre campagne”, reprend Réda.
À la polyclinique locale, ils ont remis 10
cartons de préservatifs, soit 1 440 unités. Réda
exhibe la décharge qui en atteste. “Je vous
disais bien que c’est nous qui aidons le
ministère de la Santé”, commente Adel. Le
président d’Algérie Aids se lance alors dans
l’énumération des contraintes qui ne sont pas
sans effet sur la prise de conscience quant aux
dangers du sida. “Le ministère de l’Éducation,
par exemple, aurait pu être d’un grand apport,
mais il reste fermé à toute initiative
extérieure”, regrette-t-il. “Je vous
surprendrais peut-être, mais sachez que le
ministère des Affaires religieuses s’implique
beaucoup plus”, ajoute-t-il. C’est ainsi qu’un
CD intitulé “L’Islam et le VIH”, des prospectus
et un guide destiné aux imams sont actuellement
en préparation au niveau de ce ministère,
fait-il savoir. Il souhaite que l’engagement
politique des autorités ait “un prolongement
concret”. Notamment par “la promotion du
dépistage en nous permettant de créer nos
propres centres, par la disponibilité des
préservatifs à des prix étudiés, la
disponibilité des médicaments pour les malades
et par un renforcement de la coordination
multisectorielle et entre les institutions
gouvernementales et les ONG”.
Adel regrette, enfin, que les médias ne
participent pas pleinement à la lutte contre le
sida. “Nous avons invité pas moins de 40 médias
à couvrir cette campagne, vous êtes le seul
journaliste à venir d’Alger”, dit-il. 19 heures.
Les dix bénévoles sont tous là. Demain, ils
seront à Saket, sur la côte ouest de Béjaïa. La
plage est encore surpeuplée, mais ils doivent
lever le camp. Mais pas le pied. Car, la lutte
continue. |